Reportage Henri Victor



Dix mille ans dans une jarre : la Chine ancienne racontée par ses objets de table
Paris, 7e arrondissement — Auditorium du Centre culturel de Chine
Vendredi 11 septembre 2026, 18h30. Dans l’auditorium du Centre culturel de Chine, boulevard de la Tour-Maubourg, la salle s’est remplie bien avant l’heure. La veille, jeudi, l’exposition « 10 000 ans de voyage gustatif » avait ouvert ses portes en grande pompe. Ce soir, place à quelque chose de plus intime : une conférence, la vraie plongée dans la matière, celle qui donne du sens aux vitrines qu’on vient de découvrir.
Sur l’estrade, Wang Yueqian, commissaire de l’exposition, a pris le micro pour une heure qui a filé sans qu’on la voie passer. Son sujet : la culture culinaire de la Chine ancienne, lue à travers les objets du quotidien — ou plutôt, du pas-si-quotidien, tant certains de ces vestiges racontaient d’abord le sacré avant de raconter le repas.
Des dieux à la table
Tout commence, explique la commissaire, par le rituel. Les premiers objets présentés ne sont pas faits pour nourrir les hommes mais pour honorer les divinités : vases rituels, cruches sacrificielles, pièces de bronze pensées pour l’offrande plus que pour l’usage. Le repas, en Chine ancienne, naît d’abord comme un geste tourné vers le ciel.

Mais très vite, la musique s’invite à table. Wang Yueqian s’attarde sur le rôle des carillons qui accompagnaient les banquets — elle cite en particulier une pièce évoquant le jasmin, Molihua, comme pour rappeler que manger, en Chine, a toujours été un art sensoriel complet : on y entendait autant qu’on y goûtait. Suivent les objets liés à l’alcool, eux aussi chargés de cérémonie avant de devenir, siècle après siècle, des compagnons plus familiers du repas.

Du sacré au simple
Le fil de la conférence suit alors une bascule : celle du rituel vers l’usage. Les objets se simplifient, se démocratisent. La laque rouge et noire fait son apparition, puis la porcelaine — d’abord noire, puis blanche — vient équiper la vaisselle de tous les jours. Les meubles suivent le même chemin : sièges, tables, tabourets se répandent, et avec eux une transformation presque silencieuse mais capitale, celle du service individuel vers le repas collectif, cette table partagée qui reste aujourd’hui la signature du repas chinois.

Le commerce, prospère, accompagne ce mouvement. Et le thé, souligne la commissaire, illustre à lui seul cette histoire en accéléré : longtemps simple accompagnement du repas, il finit par s’émanciper pour devenir un objet de consommation et de raffinement à part entière — avec ses propres rituels, ses propres objets, sa propre place dans la culture chinoise.
L’or et l’argent viennent ensuite marquer les tables les plus prestigieuses, avant que la porcelaine blanche et bleue ne clôture ce voyage : un art devenu, avec le temps, une signature esthétique reconnue dans le monde entier.
Une salle attentive, des voix qui se répondent
Brillat-Savarin et sa formule restée célèbre : « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es. » Une phrase française qui, ce soir-là, semblait avoir été écrite pour l’occasion — la gastronomie, a-t-il rappelé, occupe en Chine comme en France un statut social et culturel élevé, rarement égalé ailleurs dans le monde.







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