Laurent Jasmin
Familières figures autant qu’intemporelles présences,
Les personnages peints de Laurent Jasmin
Pas de visages, pas de contextes, pas de noms, pas de titres.
C’est ainsi que se présentent les personnages d’une série qu’inaugure
Laurent Jasmin : des portraits d’individus qui vont seuls ou par petits
groupes, en conciliabule, le plus souvent cadrés en plans américains.
Paradoxe :
Bien qu’anonymes et fantomatiques, parfois fragmentaires, ces silhouettes nous sont fami
lières.

Est-ce dans le métro, sur la place d’à côté, à la sortie d’un grand magasin qu’on les a croisés ? Rien
dans ces peintures n’indique d’où ils viennent car sur la toile, ces personnages surgissent de fonds
neutres, que seule une lumière toute picturale irradie.
Aucun élément de contexte pour planter le décor.
Uniques « porte-identités » de ces silhouettes : des vêtements de jeunes citadins d’aujourd’hui, des
sweet-shirts à capuches, des bonnets dont surgissent parfois des dreadlocks, et l’hexis corporelle
: gestes plutôt calmes, presque sages, postures fixes comme dans les peintures de la renaissance
italienne, ou dans L’arrestation du Christ du Caravage , œuvre dans laquelle tout est calme, malgré
le drame.
Une « douceur générique » parcourt les toiles, grâce aux couleurs utilisées, dégradés de gris
chauds, d’ocres jaunes, blancs, rouges caravagesques ainsi qu’aux poses sereines.
Ces personnages peints par Laurent jasmin sont donc privés de traits, de visages distinctifs, ne
sont pas nommés, à quelques exceptions près, (une femme au turban, en clin d’oeil à la fameuse
Jeune fille à la perle , un portrait solo d’un homme de face, …).
Or sans cette identité unique, donnée par les traits du visage, et privés d’être nommés, qui sommes
nous ?
« Nous sommes, donc je suis » selon la philosophie de l’Ubuntu , bien loin du cogito cartésien
et de l’individualisme contemporain. Ces anonymes ainsi dépeints par l’artiste invitent en
effet à accéder à l’universel, à une pan-humanité.
Une caractéristique commune rassemble cependant toutes ces silhouettes : ce sont des couleurs
grises, brunes, sombres, plus ou moins mélangées qui colorent subtilement le lieu des visages, les
bras, les mains : ils sont noirs. Mais il serait vain de rechercher ici un discours, avec l’absence des
traits des visages, sur l’invisibilisation des populations noires.
Si la mère de l’artiste est arrivée de Martinique, Laurent Jasmin, lui, est né et vit en France.
Pourquoi donc ne pas peindre des noirs, peu représentés sur les tableaux des musées certes, mais
présents dans la vie quotidienne, à Paris ou ailleurs ?
Alors que nous indique la disparition des visages ? Soustraire, dissimuler, maintenir le mystère,
interroger ?
Plutôt inviter le spectateur à reconstituer la part absente et à participer à l’œuvre, la coconstruire.
Le regardeur pénètre ainsi dans un autre espace-temps, celui de la peinture même.
Celui auquel Laurent Jasmin se consacre quotidiennement, presque religieusement.
Fasciné par les fresques de Pompéi, de la renaissance italienne, et par leur transformation, leur
disparition parfois au fil du temps, il reconstitue à sa façon sur la toile l’aspect de ces fresques du
passé, aux scènes fragmentaires, énigmatiques, peintes souvent à même le mur.
Il utilise pour reconstituer leur matière une technique originale. Il saupoudre de poussière de
marbre ses peintures recouvertes d’un vernis encore frais qui retient ainsi cette pluie.
Puis l’alchimie entre les matériaux et la part de l’impondérable opèrent, jusqu’au rendu final, qui
se rapproche de la texture voulue, celle de la fresque.
Enfin l’aspect inachevé que l’artiste donne à ses personnages fait écho aux motifs de l’histoire
abîmés par le temps.

Le peintre renoue aussi avec une tradition figurative, longtemps oubliée, mais qui s’affirme à nou
veau avec force sur la scène artistique contemporaine .
Revenons au portrait d’un homme seul, de face, qui révèle de façon plus précise les traits d’un
visage masculin. Un hiatus apparaît entre la carrure de l’homme, imposante, et ce masque-vi
sage un peu trop petit, comme collé sur un autre, plus large. Un masque peau se pose en lieu
et place de la face originelle, une image dans l’image se forme.
Qui est-il derrière cette seconde peau ?
Le mystère demeurera entier, car, une fois de plus, « Je est un autre » !-
Myriam Odile Blin
Sociologue, critique d’art
29 décembre 2025
1- L’arrestation du Christ, Le Caravage , 1602. Œuvre conservée à la Galerie nationale d’Irlande à Dublin où Laurent
Jasmin a séjourné un an. Laurent Jasmin nourrit une admiration forte pour ce peintre et s’en inspire.
2- La Jeune Fille à la perle, (Meisje met de parel), huile sur toile, Johannes Vermeer , 1665.
3- Bachir Diagne Souleymane, Ubuntu, entretien avec Françoise Blum, Editions de l’EHESS, 2025
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